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Nécromance

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  Piste Audio 6'14'' - 2010
Participation au projet "À tombeaux Ouverts" - Jeanne Robet.
Extrait de "Ni Fleurs, ni Couronnes" 55' - Sur les Docks (France Culture)

 

 

Nécromance

 

 

« Helena de Angelis a quitté le monde des vivants, elle est en mutation et nous attendons de ses nouvelles pour savoir où elle échouera. Dans l’attente, venez nous rejoindre nombreux à l’immense cérémonie qui aura lieu au Père Lachaise le 31 novembre 2034 pour célébrer sa grande mutation.
Venez revêtus de vos plus beaux atours et dotés d’une belle disposition mentale, vous savez bien que notre exploratrice préférée n’aurait pas souffert de vous voir tout triste et tout rabougri ».

La lourdeur démente de ce qu’un souffle aurait su dissiper, ces nuits esseulées dans mes poumons, vidant le monde pour les repeupler de vide, mon dernier souffle m’a laissée.
De cette comédie ratée, je n’ai qu’un sentiment d’écoeurement sans mesure. J’étais seule avec les autres dans la paix abjecte de celui qui s’applique à exister, et tout ce brouhaha, ces gestes par milliards, ces respirations, ces aspirations, ces rêves, ces désirs, ces projets, ces fabrications, ces constructions, tout fut aussi vain que mon dernier souffle.

Seules mes absences avaient du sens, mes extirpations, mes retranchements dans « l’Autre Monde », comme j’aimais à l’appeler. Le reste fut gymnastique bête, répétition dont les rares exceptions extatiques signaient la preuve d’une domestication stylisée. J’aurais au moins réussi à transcender sur la passerelle d’un Grand Autre, cet Autre Monde où chaque frémissement forme un alphabet complexe, correspondant à une mécanique de communication indicible, évidente et si parfaite.
Toute la vie s’est occupée de me faire sortir de mon silence appliqué, j’aurais donné la lune pour que les explications à m’en faire émerger, à me déranger pour mon bien, cessent. J’avais cette prétention d’être outrée et à mon affaire, et franchement, le seul espace de vitalité extrême auquel j’accédais, de mon vivant, lorsque j’entrais, par le voile déchiré, dans l’Autre Monde, ne relevait pas d’un délire, mais de la seule réalité qui m’accrochait et m’assoiffait encore à l’embourbé où je gisais.
Pour le reste, excepté l’humus de ces miraculeuses incursions, il n’y eut que pitance, vice écarlate, détresse, des portiques de ressentiments.
Certes, il eut été pire de ne pas être aimée.

 

Ivre dans ma ruelle, je disais ça: « La mort n’est rien ». Une fois la bassesse accomplie en actes, sordide du quotidien acquiescé, c’est très conformiste que j’ai tout préparé de mon dernier jour. Je m’en souviens, j’ai tout inscrit, lorsque ma légèreté s’étendait, élastique et pulsionnelle, en prévisions posthumes. Je n’avais pas vraiment d’alternative, mais à quoi bon sombrer dans le puits, plutôt cavaler à un nouveau possible, il me fallait dire adieu à la grande mascarade et célébrer le début de la Grande Mutation. Le sentiment d’avoir déjà expérimenté et le seuil de l’abîme, et le lénifiant des marelles, j’étais — semblait-il — quand bien même confusément, préparée.
Mais mourir !

 

L’atmosphère était aliénée, suspecte, engrossée d’un lugubre qui transfigure les êtres, un climat de chute à la lenteur cotonneuse. Née le 21 novembre 1964, je décède le 21 novembre 2034, ce qui nous fait, pour l’exactitude, 70 années. C’est un suicide, évidemment, c’est précis, c’est une date arrêtée. « 70 ans, c’est honorable » aurait dit Toto’ Candela, le cousin de ma mère en Sicile.

Une cacophonie de produits, reflet de mes marches hallucinées, de mes artères tendues, arquées, euphorie narcotique. Tout sent le précis et l’organisé de mon vivant et c’est plutôt esthétique comme programme, une nuit d’errance, extraordinaire crescendo vers les Limbes où tout culminera vers une attaque cardiaque bien méritée.

Le jour en question, ma famille est assez maigre. Les amis, c’est encore pire. Les admirateurs et autres victimes de mon charme, du même acabit. On est loin de la foule, le cortège fait famine, mais qu’importe, à l’embouchure du fleuve, seuls ceux qui comptent brandissent le poing. Il y a des sourires effroyables, une envie d’ânonner des choses intimes, un tact et un amour luisants, une réserve déchirée. Quelque chose articule leur bouche, remue leur bras, c’est la tristesse qui tire, ça sent pas vraiment la viande saignante, on les croirait tout droit sortis d’une maladie, soudain privés de leurs forces, au point zéro de la convalescence, vulnérables, inoffensifs, beaux ! Ils avancent, chancelants, pleins d’une eau empoisonnée dont la fermentation ressasse et ressasse. Un manège d’images qui tournent, j’y défile comme un personnage, une eau vive dans sa course. Dans leurs yeux arrachés, la lumière ordonne une levée d’écrou, le cercueil est néanmoins cloué. Je voudrais leur dire : « Dans mon autisme volontaire, il y avait encore l’encombrement du monde ; c’est peut-être maintenant que la solitude sera solitude ».

 

C’est un cercueil classique, tout ce qu’il y a de plus simple. Ce n’est pas là-dessus que j’ai mis l’accent. J’y suis, moulée de cuir, une amulette cousue aux viscères, avec mes éternels talons de quatorze centimètres. Sans postiche ni perruque, le cheveu dénoué, tout désordre jeté. J’ai tout organisé, il ne s’agit pas de déléguer sur ce point. Tout a été inscrit par avance chez le notaire et bien évidemment, j’ai pris soin de laisser un compte garni pour ne gêner personne afin de pourvoir à tous les frais. Derrière la sale affaire, il y a toujours des chiffres précis.

L’enterrement a lieu au Père-Lachaise où j’ai déjà acquis ma résidence secondaire, dans la seizième division, un endroit très charmant du cimetière. Une petite chapelle qui fait sa superbe. Il y a de la démence dans cette superbe, je le sais, je l’ai refaite à neuf, et sous l’apparente sobriété perce, pour les plus avertis, une pointe de hurlement, un suintement égotique. La porte, quelque peu étroite, invite à tous les blasphèmes.
J’aurais préféré acquérir la chapelle de gauche, pour le gothique et le positionnement unique sur cet îlot, mais j’ai buté contre le refus rêche du conservateur.

À droite, c’est un peu Blair Witch, une tombe ouverte, j’y avais mis un pied à l’intérieur un jour, pour voir, et pas seulement un pied, tout, même un poignard une fois. J’ai tout exploré, tout ce qu’il y a autour, c’est un peu une manière de sonder où l’on va vivre. Le coin est assez gai, il y a toujours du monde parce que Jim Morrisson n’est pas loin. J’ai trouvé que dans ce fourbis des morts, ça sentait la joie, c’est truffé de touristes ou de punks, des gens qui plantent des seringues, et c’est plutôt oldies et enjoué tout ça, je trouve. Je sais, pour l’avoir éprouvé de toute mon âme, à quel point j’étais déjà chez moi quand j’ai découvert cet endroit.

J’ai indiqué ma préférence pour la fin de journée, le mauve du crépuscule me seyant à merveille. Six hommes habillés de noir, gantés, plumet noir sur la tête, portent le cercueil posé sur un palanquin. Ni corbillard, ni carriole ni voiture, ma volonté primera sur ce point, et le petit cortège, maigre, mais lent, lourd et contenu, avance, à pied. L’œil moite entre les souvenirs écaillés, la douleur dans les tuyaux, ils s’apprêtent à me coucher dans ma tanière, les yeux baissés. Une tension sourde et glaciale inflige des spasmes, nous sommes le 21 novembre 2034 et on gèle, il fait très froid, il y a du lugubre qui sort des lèvres gercées de tous, c’est un climat de moire humide, onirique, un film au ralenti.

La cérémonie, belle comme une offrande, a lieu devant la chapelle avant l’enterrement, je suis sauvée. Les six hommes posent mon cercueil au sol, dressent un petit autel avec des photos, des objets personnels, des fétiches, des victuailles, des bougies, de l’encens. Une grâce silencieuse vient assécher le puits des chagrins mêlés. On cesse de renifler. Quelque chose grandit, c’est le triomphe du transit, la passation des pouvoirs, le pont du visible à l’invisible, d’un ici devinant de l’autre son sourire sans le voir, main dans la main.
Un homme scarifié surgit avec une cagoule, le sacrificateur. Il ouvre le cercueil, sachant ce qu’il faut de ruse pour libérer une bête de son piège... Il m’observe, moi première prisonnière de mon corps, soudain je réalise combien de nuits bestiales à chercher au fond des organes, quel poids d’errance pour la petite bête de si faible gabarit que je fus !
Pendant ce temps, les quelques personnes présentes émettent des sons de gorge qui accompagnent la consécration : « Ahhhh… ». Le sacrificateur se penche vers moi, se noyant dans ma braise finale, pour me couper une mèche de cheveux et me percer la jugulaire. Dans un récipient, il recueille mon sang, substance vitale qui nous lie dans l’obscurité, ensuite les têtes se penchent dans un abîme de solitude et la mèche ointe de sang vient marquer les fronts d’une empreinte, une porte est enfin poussée.
Entrer par moi au monde, le monde, le vrai, où chaque homme, chaque femme, devient le premier, créateur, ne fût-ce que pour un instant, éternité. Le feu de celui qui s’arque dans la grande lumière. Le reste du sang est versé sur le front des moins proches qui se penchent à leur tour, spontanément, un chant triste, de la rouille au regard baissé, un désir sincère de communion à toutes les jointures. À partir de ce moment-là, juste à côté du sacrificateur, le prêtre, venu expressément, sent battre son cœur, battre son sang, et à l’accélération de ses rouages, il pousse le cri : « HA ! » qui assène une frappe clouant net tous les présents soudain suspendus à l’incréé. Peut-être, à cet instant précis, sont-il pris d’une hallucination ; peut-être ont-ils accès à ce que je nomme « l’Autre Monde », ce champ d’expansion infini auquel je suis reliée dans mon for.
Le cercueil est refermé et descendu. Il est nécessaire de le faire légèrement pivoter puisque la porte de la chapelle est très étroite. La cérémonie est terminée. Amorce de la grande mutation. L’acte est accompli.

 

Les gens partent, ils quittent les ongles noirs du figé à l’éternité, pourtant les morts ne sont pas nécessairement sous la terre des cimetières. Pour un instant, dans les transports, au contact du monde mécanisé, leurs organes se détendent. En arrivant dans mon antre, là où la Prêtresse des Limbes a vécu et officié, moi, Reine de Babalon, mixant le sublime et le scabreux dans le dix-huitième arrondissement, c’est comme la nuit d’un seul coup, une nuit où l’on va au sang, ça me fait mal pour eux. J’avais bien stipulé à l’avance mon bon vouloir à les inviter, mais ils vont à pas réservés entre les candélabres et le gong, évoluant chez moi comme on hésite au temple. À l’intérieur comme au jardin ésotérique, entre mes oiseaux noirs et mes plantes carnivores, entre mes sabres et mes instruments de torture, entre mes musiques et mes textes, certains, sans l’avouer, m’entendent chuinter. Je les regarde articuler, un brouillard arrange leurs propos devenus hermétiques. Pour suppléer à la sinistrose, ils prennent un animal et le grillent dans le jardin entre deux amas de pierres vaudou. De leurs commissures, une lave de « si j’avais su » et de « si j’avais pu » s’écoule, mêlée de toutes sortes d’affaires privées. Ils rentrent, sortent, tournent, retournent, retouchent, resuivent mes traces, et de tous les milliards de bruits que j’ai absorbé de mon vivant, je ne sais pas dire ce qui sort de mes enceintes à cette heure, des cratères, des oriflammes, parfois une avalanche de satin blanc, de rubis ; des lépreux aussi, qui mendient sous les cloches ; des processions. Quant aux discussions, je ne vois que des huttes vides, des bivouacs abandonnés, purgés de ces enthousiastes et de ces frénétiques que j’ai toujours poussés avant qu’ils ne m’écrasent. Je les regarde dans la jetée des astres, dans mon ancienne catacombe, je vois dans leur bouche des hordes de mots tombés de mes grilles d’incompréhension. Tout ceci ne me concerne plus.

 

Le plus souvent, de mon vivant, je restais silencieuse à l’aube de l’hésitation de l’autre, et là encore, à l’abord d’un geste esquissé, d’une pensée ou d’une larme retenue, je suis pleine d’ombre et de réserve, j’ose à peine susurrer. Et puis, aux carrefours des conversations, ils enfilent mes vêtements, tout y passe jusqu’aux kimonos, jusqu’à la camisole même, ma casquette de bourreau indonésien sur la tête. Sur le mur de leur chair éprouvée, ils appliquent mon maquillage, macèrent mes herbes, boivent mes infusions aux fruits que je faisais venir d’Angleterre, utilisent mes expressions, par exemple « boire une eau chaude », toute ma vie j’ai dit ça « boire une eau chaude », « Tu ne veux pas une eau chaude ? Ah non ? Tu es sûr ? Je vais en faire une… Je peux en faire deux ! »… Tout ça en hommage de moi.

 

J’en ai vu défiler des épitaphes, des centaines, sauf la mienne. Inscrire quelque chose de l’ordre de « ci-gît » ou de « ici repose » était sûrement trop loin de mes bâtons d’argent et trop près de mes feuilles mortes. L’impact d’un éclair m’éblouit davantage qu’une citation. J’ai toujours préféré l’émotion de l’instant aux dires coagulés, le coup asséné plutôt que le figé gravé au marbre.

De loin, sourcils froncés, langage incube, amarres lâchées, j’observe.
Je préfèrerais savoir qu’un jour, sur ma tombe, se commettent des actes.