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Pathos

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  Piste Audio 1'40'' - 2006
Collaboration avec Jean-Marc Istria

 

 

2005

 

Je fus sans oser, enfouie sans barrières, essoufflée sous les astres d’un conditionnement millénaire, n’ayant jamais rien décidé face à ce que je pus entrevoir, furtif, pourtant bien trop grand, infini secret bien gardé au-delà des carnes mortifères, car depuis toujours une sottise normée s’applique à clore la bouche des voyants. C’est donc lèvres suturées que ma lucidité attesta d’une réalité inconnue du barbare salarié aux heures de pointe par millions entassés en kilos d’acné, de pets et de poils mal rasés. Sans compter ces milliards de vilenies, tonnes de pensées non avouées, non dits caverneux érectiles retenus pour mieux exploser contre qui vous savez, ce tas d’os archaïques dont on a fait un monticule sacré détenu aux ossuaires et qui poissarde épanoui, décharnant d’arrogance. Tout ça pour exister, ô douce clavicule, ô mère boyaux, puisque la chair depuis le départ était morte, triste matière inconnue bassement tissée par l’anima qui nous attribua la forme et la mécanique qui la console. Et de cette masse carnale macérée aux vapeurs aaah oooh uuuh, une rébellion de cellules infimes dans leur grandiosité permit de perforer l’inertie, ainsi je pus exister, ce qui signifie concrètement périr avant mon dernier souffle, sans crédit ni place pour dormir, moi désormais spoliée, nue aux torpeurs, dans la solitude exquise d’une houle sans crainte, si bien qu’à chaque trottoir enjambé je saute le caniveau, à chaque seconde miraculée, car la vie n’a jamais commencé. Seule l’illusion s’exprime à se repaître de vie fantasmée, ne faisant qu’ajouter à ma coulpe, me contraignant au secret pour durer, sinon même la respiration me serait ôtée ; et par moments elle m’est confisquée et je sais moi par quelle force somnambule je reviens la chercher. J’oscille ainsi, par la faute de personne si ce n’est par le poids de la multitude et la quantité de formes, entre INspiration, EXpiration, TOURmentations, CONtournements, Usurpation, DÉviance et FAUX-semblants, et ce depuis l’enfance, à genoux pliés jusqu’au fourmillement, obligée d’outrager mes poupées pour faire taire le noir des sorcières, ce qui déjà était contre nature puisque j’étais pleine de grâce, innocente et sacrée. Depuis lors, je déstocke mes canules bouchées malgré ma carence en substance vitale, et certains de mes souvenirs envoûtés à une inaccessible boîte noire s’écoulent, informes, depuis le grave d’un grondement premier. C’est à croire que tout ce qui me fut transmis, aveugle, ne le fut que pour être redéversé, par moi décrypté. De fait, je dus probablement sentir l’ampleur de la tâche, ce qui expliquerait ma réticence à venir au monde, car à ceux qui prétendent que naître relève du naturel, et bien moi, à vos âmes soi-disant indépendantes, au sortir de dix mois de gestation in utero, j’affirme que j’y ai été forcée. Et de ce forçage aux fers dérivent moult grincements nocturnes et autres lamentations curieusement fœtales que je me plie à supporter, et ce dans des étages inqualifiables, parce que ne fusse que pour un instant et sans vouloir entrer dans le sermon qui lasse, je n’ai jamais douté que je devais servir la vie. Quant aux mille interférences, autres couleuvres et anguilles rampantes qui viennent constamment m’empoisonner au sarcasme, je ne dirai rien si ce n’est qu’au-delà de toutes mes brèches, ma supra-vitalité ne fut aucunement altérée. D’ailleurs quand je bute contre une pierre, et ça m’arrive souvent, je crois alors parvenir au cimetière, dans le noir du caveau à mon insu refermé, et peu s’en faut de défaillir. Or, si le monde me traverse pendant que d’autres s’appliquent à le traverser, c’est que je dois être poreuse pour quelque bonne raison et que ma litanie chante plus loin qu’une certaine rhétorique aux sourcils froncés. Ma transparence me fragilise à l’air conditionné, certes, mais pourfendue de mille flèches, j’avise sans adhérer. Une flamboyante cavalcade de guignols crochus n’obtient de moi qu’une toux forcée, parce que je sais moi ce qu’est la grande santé, sans diplômes ni faire-valoir ou autre passe-droit dont je n’ai jamais bénéficié. Et ma corporisation seule relève d’un véritable temple en connivence des infrastructures de l’univers, voilà pourquoi je chantonne automatiquement quand il se doit car je connais le secret de chaque investiture du vent. Il est vrai que j’ai dû me taire pour survivre à mon individualité, déjà prisonnière pendant des siècles au rictus de mon apparat reproductif, mais c’est parce que je savais déjà quelle serait la seule révolution dont il est nécessaire de parler, celle de l’euthanasie planétaire, lorsque les femmes décideront sciemment de ne plus servir la vie. Et c’est de cette domestication d’automate dont il faut se coudre la bouche, puisque la vérité est étrangère aux sociétés édifiées par le sous-homme qui fait office d’homme en attente du vrai à venir. Et croyez-moi, il ne ressemble pas à ces kilomètres de déroute secondaire où la soif et la faim font loi.

Un jour, pendant l’eucharistie, sous l’outrecuidance des vitraux — lumière, flamme ou qui sait quoi ? — je sus d’emblée que l’homme n’était pas l’auteur de ses palais, autant que je n’ai jamais été l’auteur de rien, moi humble esclave au travail. Et de cette entité supérieure dont on n’a pas côtoyé le sens encore à cette heure, les femmes savent mieux de quoi il en retourne — si toutefois elles ont été attentives lors de la couve de l’humanité. Car au-delà de la sempiternelle ponte, il y a l’animal qu’il faut apprivoiser, comme le Très-Haut de la Nature très subtilement diffusé, qu’il faudrait attendre d’être affaibli de trois siècles de jeûne pour le sentir. Alors de tous ces repas engagés et de la férocité de la satiété, une coulée sourde s’étale, épaisse et béate, sans déranger l’occupant plein de tout et jamais content de rien, prêt à pourrir de Trop plutôt que de sentir le Vide. C’est à se demander de quelle préciosité est fait le plein, mais il faut croire, à en juger de visu, que la saleté du bourrage, du fourrage et même de l’emmaillotement, comptent plus que l’ennemi de la pensée propre. C’en est au point que la société est à l’envers et que pendant que s’associent les inaptes, j’ai droit, moi, à la réclusion à perpétuité. Mais quand bien même le plein prend trop de place à mesure que l’anesthésie se généralise sur des hectares de grande maigreur, toutes les histoires racontées n’auront pas réussi à me distraire, moi, du trop peu engendré, de ces masses hilares lorsqu’elles auront éventré, le seul qui organisera leur pensée.
Mais la gribouilleuse arrête ici son Lamento.

Et voilà qu’elle ne s’arrête pas.
Imprévisible ? Indocile ? Diplomate ? Caverneuse ?
Non. Dirigée à contre-courant malgré le tartre des mensonges entassés et transmis depuis tant de générations qu’il m’est désormais impossible de compter.

À qui s’adresse donc mon décousu brodé ? Ce pathos cousu main mieux que rien, pour l’amour de préserver ce qui doit subsister malgré la raillerie devant les horaires planifiés propres à l’apprentissage, dans l’attente d’un renversement des forces et d’une remise à l’endroit (?), ô décollement purificateur, sssplendide dématérialisation… Pour l’heure, je m’enhardis aux gémonies, à suppurer les maux qui chagrinent autant que les mots qui fâchent, au même titre que d’autres peaufinent sans vergogne le cercle magistral des sacro-saintes adhésions sociétales en scansion déplorable de lâcheté. Ce n’est pas moi qui leur en voudrais, n’ayant pour ma part rien à piloter si ce n’est l’exigence de mes pensées, au fil de cette sacrale humano-désincrustation, désintoxication, déprogrammation, sevrage chimérique ou plausible ?

Abstraite ? Lointaine ? Présente ? Oscillante ?
Voilà que la gribouilleuse continue, solaire, épistolaire, moléculaire, sur le fil tranchant d’un fait précis érigé froid, mur d’une inimaginable concrétion au ruisseau d’un jeté de corps parvenu au décor de mes jetées. Car au plus vrai de mes faussetés, inexorablement le nombril doré descend à l’œil bas, funeste, pigeon blessé. Aussi c’est en poétesse de la bile remise aux grandes étoffes déchues que j’acquiesce à l’obscure déréalité.
Voici donc et très simplement :

J’ai, depuis quelques millénaires, traîné une grande vigueur sous une bure infrangible, une animalité vive sous la carapace, j’entends de ces envergures paranormales indécelables à la lumière noire, voire aux ultraviolets ; pourtant une fragilité m’a sanguinolée, un caillou qui à force de ricocher a tapé temporal pour parfaire mon éclipse. Et ce qui advint de cet épisode d’étrangeté survenu en ce 20 janvier 2005 pour l’exactitude, lors de cette manifestation tellurique où le sol se déroba à mesure que les faciès mutèrent à l’origine de la vérité, je le sus bien lorsque je cognai la tête, blanc monochrome qui ne fut jamais là que pour m’extraire d’une immense torpeur en kilos d’années. Et toute cette extra-lucidité fut une coupure certaine du socio-conditionnement, ce que je ne compris point sur l’instant, aussi me dirigeai-je telle une automate vers une échoppe, avide d’acquérir une canne des plus spécialement conçue pour me soutenir, me croyant faible au point de défaillir alors que je n’avais que transcendé. Néanmoins déçue de ne pas y trouver un allié de choix, je rebroussai poumons glacés vers mon terrier. Depuis, entre vagues mouvantes et reculs aériens, je n’ai de cesse de questionner, insatiable au cerveau martelé, la vie est-elle monotone, ordinaire, aphone, rocambolesque, excaliburienne ? De quel mal sécréteur de préjudice s’agit-il ? À s’incriminer en repos éternel ou karma impalpable et défectueux, sinon délictueux, comme si nous eûmes jamais eu besoin de ça pour excrémenter ? Je questionne, oui, repliée, les mains dans mes poches, cerveau coupé, jambes autonomes, automate ? Alors la douce mélasse se tord en bourbier et en fausse saveur offerte sur les figures fatiguées, figures intellectuelles, figures épouses, figures acariâtres, crucifiées, esclaves, ingénues, pétillantes, vieillardes ou bulldozer, et force est de constater qu’il n’y a rien en vérité dans la coquille vide, sauf l’engrangement poisseux des géniteurs. Et de ces belles et non-belles figures qui dessinent le monde, je devinai que nous ne sommes qu’élus désélitistes dans un faux pays à plate raison, entièrement inventé pour limiter la pensée. À ce stade, que faire de la vie lorsqu’on écarte l’intox et la déflagration, à part la sempiternelle rengaine des proverbes consolateurs au refrain dubitatif qui cogne à larmoyance ? Mais que faire après la vie surtout ? Voilà qui culmine du haut de ma tour en lumière phosphorique, oxhydrique, lumière de lux perpetua et de limbes solaires et qui, à l’invariance des matins sans soleil, transforma mon devoir quotidien en marécage complexe.
Cette année, je dû simplifier donc, sans gloire de choix, par expressionnisme calculé en soustractions suintantes, parce qu’au faîte de mon errance, le crabe rouge mua ; c’est donc décarapacée et dénudée aux allégeances que je fus rendue à la terre ferme, dotée de ma trompe de Fallope, enfin humanisée sans soif de chasse, sans apparats désobligeants ni prétendue imputrescence, c’est certain. Parce que de renâcler saumâtre, j’ai fini, je n’avais supputé l’usure de mes nerfs ni de mon champ lexical, là-bas dans les travées, au brouillard dolent des nuits mélangées, plus rien, ni molles goulées ni petit regain, désappétence seule, dislocation, disparition ? Disparate, morcelée, corporellement douteuse, je jure pourtant que tout fut tacite et jamais létal, tout au plus démembré, le bonheur de la pensée neuve en somme et du délabrement résigné qui s’écoule, écarlate, sous la force appuyée d’une lame salvatrice tout contre mon épiderme, pour mieux cartographier ma destinée, l’essentiel étant de ne pas se perdre en route.